Entretien avec Tim Sheader, metteur en scène de Don Pasquale.
Qu’est-ce qui vous a touché à la découverte de l’œuvre ?
Le côté peu aimable des personnages ! Aucun ne m’attire et c’est justement ce qui m’a intéressé. L’œuvre a une construction très forte, une architecture dramatique précise, portée par une musique d’une grande énergie. C’est cette combinaison qui m’a donné envie de la mettre en scène.
L’une de vos sources d’inspiration a été la série Succession. En quoi vous a-t-elle guidé ?
Dans Succession, les personnages sont dominés par l’apparence, l’ambition et la cupidité. Pourtant, malgré leur caractère antipathique, ils nous fascinent. On a envie de passer du temps avec eux parce qu’ils sont incroyablement divertissants. Ils évoluent dans un des empires commerciaux où le pouvoir et l’argent façonnent les relations. J’ai cherché à retrouver cette contradiction dans Don Pasquale, créer un monde où les personnages puissent exister de manière crédible et nous inviter à partager un moment de plaisir tout en révélant leurs failles.
Pourquoi avoir choisi l’univers des médias et des grandes fortunes comme décor ?
Je voulais imaginer un empire commercial contemporain, à l’image de grandes entreprises comme Google, Amazon ou Apple. La maison de Don Pasquale devient un espace de pouvoir, avec une architecture moderne, presque celle d’un siège d’entreprise. Au cœur de cet univers minimaliste, son antre est rempli d’objets d’art luxueux et d’antiquités qui témoignent de son attachement au passé. À l’inverse, Norina préfère des objets plus accessibles, fonctionnels. Ce contraste révèle deux visions du monde, deux rapports au goût et au pouvoir, tout en donnant une place visible à ceux qui travaillent dans l’ombre de cette industrie.
Comment travaillez-vous la violence « sourde » entre les personnages ?
Je ne suis pas certain qu’elle soit réellement sourde. Dans l’esprit de la commedia dell’arte, cette violence est souvent très apparente, machiavélique ou bouffonne. Elle est déjà inscrite dans le texte.
Et dans la musique ?
C’est elle qui me guide avant tout, qui porte la véritable force dramatique de l’œuvre. L’humeur et les tensions des scènes sont dictées par la partition. Dans Don Pasquale, certains passages sont d’une beauté exceptionnelle, comme les chants d’ensemble que j’ai choisi de laisser sans mise en scène pour en apprécier toute la beauté.
Voyez-vous cet opéra comme une comédie, une satire ?
Une satire, dans la grande tradition de Molière. Derrière le rire, l’œuvre révèle les travers humains. L’orgueil, la vanité et les illusions que l’on entretient sur soi-même.
Propos recueillis par Vinciane Laumonier, journaliste
Le saviez-vous ?
Si Donizetti trouve la gifle que Norina flanque à Don Pasquale franchement bouffonne, le public parisien de 1843, lui, l’apprécie beaucoup moins. Sous l’emprunt à la commedia dell’arte se cache une incursion dans un vrai tabou de la vie conjugale.