La possibilité de créer une nouvelle utopie
Le lundi 16 février 2026
Entretien avec Sasha Waltz, chorégraphe de Beethoven 7.
À l’origine de Beethoven 7, se trouve une performance réalisée à Delphes, en 2021. Pouvez-vous retracer l’origine de cette chorégraphie ?
En 2021, en pleine pandémie, alors que les théâtres étaient fermés, j’ai chorégraphié les deuxième et quatrième mouvements de la Symphonie n°7 avec le chef d’orchestre Teodor Currentzis et son ensemble MusicAeterna, sur le site archéologique du temple d’Apollon à Delphes, en Grèce. Ce projet s’inscrivait dans la « Grande journée Beethoven », au cours de laquelle les neuf symphonies ont été interprétées dans différents lieux emblématiques européens et retransmises sur Arte. Chorégraphier cette musique dans un site antique m’a permis de me concentrer sur le caractère rituel de la Symphonie n°7. Je suis rentrée de Delphes profondément imprégnée de cette musique, avec le désir d’achever la chorégraphie de toute la symphonie et de la présenter sur scène, devant un public.
Pourquoi et comment dialoguent la création de Diego Noguera – Freiheit / Extasis et la Symphonie n°7 de Beethoven ?
Freiheit / Extasis (en français : Liberté / Extase) fait de nombreuses références à la musique de Beethoven en termes de tonalité, d’harmonie et d’intensité. Par ailleurs, le lien le plus fort entre les deux œuvres est sans doute le thème de la liberté. Nous nous sommes interrogés sur la possibilité d’une liberté totale : comment une liberté individuelle peut-elle s’épanouir au sein d’une liberté collective, celle d’une société ? C’est cette question que nous avons voulu explorer à travers la chorégraphie et la musique. À l’inverse, nous avons également chercher à savoir ce qui se passe lorsque cette liberté disparaît, dans des sociétés autoritaires où l’individu est contraint de se fondre dans le groupe. En allemand, nous appelons cela « Gleichschaltung », un terme utilisé par le régime nazi dans les années 1930. Dans Freiheit / Extasis, pendant un moment, cela se traduit par un moment où tous les interprètes exécutent le même mouvement évoquant cette expression, qui désigne la « mise au pas ».
Votre chorégraphie épouse donc l’échec d’une révolution et la perte de liberté. Ces thèmes résonnent-ils avec notre époque ?
Beethoven rêvait d’un monde nouveau où régneraient davantage égalité et liberté, mais il fut déçu par son époque. Aujourd’hui, notre monde est différent : dans de nombreuses régions de l’hémisphère occidental, nous vivons dans des démocraties et jouissons de nombreuses libertés. Pourtant, nous constatons chaque jour à quel point ces libertés restent fragiles. Nous assistons à la montée de l’extrême droite, à des régimes autoritaires proches du fascisme, et à des tensions qui mettent à l’épreuve l’équilibre démocratique, y compris dans des pays considérés comme solides. L’évolution politique aux États-Unis est particulièrement inquiétante : des stratégies racistes d’expulsion, des pressions sur l’indépendance judiciaire et des menaces sur la liberté d’expression montrent qu’une démocratie considérée comme solide peut basculer rapidement. L’art a le pouvoir de nous faire prendre conscience de ces enjeux. J’espère que la danse et la musique, comme dans Beethoven 7, continueront à rappeler que l’utopie, la possibilité et la joie existent toujours. C’est cette dualité que j’essaie d’exprimer dans mes créations : la perte d’une utopie confrontée à la possibilité d’en créer une nouvelle.
Propos recueillis par Solène Souriau
Le saviez-vous ?
« Cette symphonie est l’apothéose de la danse elle-même : elle est la danse dans son essence supérieure, l’action bienheureuse du mouvement des corps incorporés en même temps à la musique. Mélodie et harmonie s’enchaînent sur les pas moelleux du rythme comme à de véritables êtres humains… ».
Richard Wagner à propos de la Symphonie n°7.