Six années extraordinaires
Le vendredi 19 juin 2026
Entretien avec Ben Glassberg, directeur musical et Laure Mézan journaliste de Radio Classique.
Après ces six années qui ont été intenses, constructives mais aussi bouleversantes à Rouen, quel regard portez-vous sur le jeune homme de 26 ans qui débutait sa carrière de façon assez fulgurante à la tête de l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen ?
Si je regarde un peu dans le passé, je ne reconnais pas cet homme. Je crois qu’à l’époque j’avais l’impression de connaître tout ce qu’il fallait pour être chef d’orchestre. Il y avait peut-être une forme d’arrogance de jeunesse. J’avais 25 ans quand Loïc Lachenal m’a proposé le rôle de directeur musical et j’ai tout de suite dit oui. Je suis venu pour la première fois en décembre 2018, l’alchimie était déjà présente avec l’Orchestre. Ces six années m’ont nourri dans ce rôle de chef d’orchestre et de directeur musical.
Votre arrivée à Rouen a coïncidé avec la crise sanitaire et le confinement. Comment avez-vous vécu cette période si particulière d’arriver dans une maison au moment où tout s’arrête ?
Peut-être que dans une autre maison ça aurait été plus difficile. Mais avec Loïc Lachenal et l’Orchestre, nous avons travaillé pendant presque toute cette période. Nous avons porté beaucoup de projets de diffusion sur internet et d’enregistrements. Comme par exemple La Clémence de Titus avec Alpha Classics en compagnie d’une distribution merveilleuse. Personne ne pensait que ce serait possible de faire ça en ces temps très difficiles, mais le disque était enregistré en dix jours et c’était magnifique !
La période était très compliquée, mais également prolifique. Le plus important, c’est de partager la musique. Un orchestre qui ne joue pas, ce n’est plus un orchestre.
Mozart est un compositeur avec lequel vous avez vécu des moments forts à Rouen, notamment cet extraordinaire Don Giovanni, en version de concert…
Oui, c’était tellement fort ! Je vais garder ce souvenir en moi pour toujours. J’adore diriger des opéras mis en scène évidemment, je suis un vrai homme de théâtre ; mais ce qui est intéressant avec les versions de concert, c’est que la dramaturgie repose complètement sur le chef d’orchestre, l’Orchestre et l’instinct des chanteurs.
On a beaucoup travaillé avec l’Orchestre, ce n’était pas si facile en fait. On pense que Mozart est facile à jouer parce que c’est accessible et tout le monde connaît les airs. Mais en fait, dans les opéras de Mozart, on ne peut rien cacher, il faut vraiment réaliser un travail intense et profond.
Durant ces six années, Ben Glassberg, vous avez jonglé entre le répertoire symphonique et l’opéra, entre la scène et la fosse. Avez-vous autant besoin des deux pour vous épanouir en tant que chef ?
Oui, en fait je ne crois pas que ce soit possible d’être un chef d’orchestre sans faire l’un ou l’autre. Quand je fais beaucoup d’opéra, ça influence nécessairement ma manière de faire du symphonique. Évidemment avec la musique symphonique, il n’y a pas d’histoire, mais il y a quand même un discours musical et systématiquement des émotions. Et ce sont les mêmes émotions.
Un orchestre en fosse est dirigé par le chef, mais les musiciens sont bien évidemment à l’écoute des chanteurs et les accompagnent. Cette habitude de l’écoute se retrouve aussi lors des concerts symphoniques, au sein même de l’Orchestre et avec des solistes lorsque l’on fait des concertos.
Quels ont été les plus grands défis que vous avez eu à relever à Rouen, ceux qui vous ont le plus marqué ?
Le premier qui me vient en tête c’est Tristan et Isolde de Wagner. C’était tellement grand et tellement difficile, mais cela reste pour moi le plus grand succès musical avec l’Orchestre. Je n’étais pas sûr d’y arriver mais Loïc Lachenal m’a dit « Je te fais confiance et je fais confiance aux musiciens. Vous allez y arriver. » Et il avait raison, c’était un voyage extraordinaire.
Il y avait aussi les Dialogues des Carmélites, avec cette magnifique mise en scène de Tiphaine Raffier et cette distribution 100 % française.
Et je terminerai avec Ariane à Naxos de Strauss. C’était très spécial pour moi car j’ai eu la chance de le faire avec des amis dans la distribution, notamment Sally Matthews et John Findon dans les deux rôles principaux, et Paula Murrihy dans le rôle du Compositeur.
Votre aventure à Rouen a été marquée par quelques beaux compagnonnages. Vous avez cité Sally Matthews, on pourrait citer également Huw Montague Rendall, qui sont tous les deux présents pour ces concerts de gala les 26 et 27 juin. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Tout d’abord, je voudrais dire que c’est l’idée de Loïc Lachenal de faire ce Gala. J’en suis très flatté, c’est un honneur de faire ces deux soirs pour marquer mon départ. C’est l’occasion d’inviter des amis, des collègues avec qui on a eu une belle histoire.
Avec Huw, on s’est rencontrés quand on avait 18 ans.
Il était au Royal College of Music et moi à l’Université de Cambridge. Nous nous sommes produits dans une petite église dans l’Ouest de Londres pour jouer Les noces de Figaro. Depuis nous sommes restés amis. C’était donc facile pour moi de lui proposer durant ma première saison à Rouen le rôle de Pelléas dans Pelléas et Mélisande avec Pierre Dumoussaud, le prochain directeur musical. Nous avons également enregistré le disque Contemplations dont je suis très fier. C’est le premier disque enregistré avec les deux phalanges de Rouen et Mondeville, donc le nouvel Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen. Nous avons même remporté le Gramophone Award pour cet enregistrement.
Quant à Sally, on se connaît depuis plusieurs années. On a fait le BBC Proms ensemble et aussi The Turn of the Screw (Britten) à la Monnaie de Bruxelles. On travaille ensemble aussi souvent que possible et c’est toujours aussi simple. Avec Sally on se comprend sans se parler.
Avec Thibaut Garcia on a joué à plusieurs reprises le Concerto d’Aranjuez, c’est donc logique de le faire avec lui pour dire au revoir. D’autant plus que le public rouennais n’a pas pu y assister en raison de la crise sanitaire. Donc l’idée c’était qu’il puisse enfin donner ce concerto avec moi et les musiciens devant le public rouennais.
Et enfin avec Benjamin Grosvenor on est très proches, on a grandi dans le même quartier de Londres. Il est l’un des plus grands pianistes du monde et quand je travaille avec lui, c’est toujours une aventure très spéciale.
Comment avez-vous imaginé ces programmes ? On peut noter qu’ils s’ouvriront d’ailleurs avec la musique d’Ethel Smyth. Il est vrai que vous avez beaucoup mis de femmes à l’honneur à Rouen à l’occasion de vos concerts.
Avant mon arrivée, je trouvais qu’il y avait pas mal d’orchestre qui ne faisait presque que de la musique écrite par des hommes morts et blancs. Et j’ai trouvé que c’était très important durant mes deux mandats de mettre à l’honneur des compositeurs et compositrices d’origines différentes. Ethel Smyth est une compositrice anglaise, mais en fait l’opéra Les Naufragés, dont est issue la pièce qui sera jouée pendant le Gala, a d’abord été écrit en français. Cela montre le lien entre la France et l’Angleterre. Donc oui c’est vrai, j’ai souvent mis à l’honneur beaucoup de compositrices.