Une connexion spirituelle
Le jeudi 7 mai 2026
Entretien avec Giulio Cilona, chef d’orchestre et pianiste de la Tournée de printemps.
Comment gérez-vous la double casquette de chef et soliste dans le deuxième concerto de Beethoven ?
Diriger en jouant, c’est partager une responsabilité. Je travaille d’abord avec l’orchestre sur l’interprétation générale, afin qu’il y ait un consensus. Lors du concert, je peux donner des indications avec la tête, je garde l’oreille en alerte pour vérifier que l’orchestre est bien en place mais son autonomie est essentielle. C’est un vrai challenge, pour moi comme pour l’orchestre, mais aussi une expérience très plaisante pour tous.
Êtes-vous plus connecté à l’orchestre en dirigeant depuis le piano ?
La connexion est différente. Moins physique, mais plus intérieure, presque spirituelle. Il y a une compréhension profonde qui se fait sans geste, une synchronisation totale qui ne passe pas par les gestes. Le lien est sans doute encore plus fort.
« C’est un concerto traditionnel avec un deuxième mouvement magnifique […] comme un moment suspendu dans le temps. »
Quelles richesses trouvez-vous dans cette œuvre ?
Ce concerto est numéroté deuxième, mais il a été écrit avant le premier. On y trouve encore beaucoup de qualités mozartiennes. Il comporte une cadence assez rare pour l’époque, aujourd’hui souvent jouée, et dont je veux proposer ma propre version pour ce concert. C’est un concerto traditionnel dans sa forme, avec un deuxième mouvement magnifique, notamment cette fin où Beethoven écrit une pédale tenue, comme un moment suspendu dans le temps.
Comment dialogue l’énergie de Beethoven avec l’élégance de Haydn ?
Beethoven a été l’élève de Haydn, mais leur relation n’a pas été fructueuse. Leurs trajectoires se croisent. On retrouve chez Beethoven une énergie encore très mozartienne, mais aussi une nostalgie et une atmosphère dans le deuxième mouvement qui annoncent déjà le Romantisme, ce que l’on ne trouve pas chez Haydn.
Cherchez-vous à insuffler une énergie nouvelle à ce programme ?
Oui, notamment grâce aux instruments d’époque. Le piano est inspiré de ceux de l’époque de Beethoven, même s’il conserve une mécanique moderne pour la projection. C’est assez rare. Nous cherchons des sonorités proches de celles de l’époque, en nous appuyant sur les traités historiques que je consulte. C’est une démarche personnelle, qui permet d’apporter de la fraîcheur à des œuvres parfois interprétées de manière plus lourde et romantique.
Votre lien à la musique est-il d’abord culturel, émotionnel ou spirituel ?
Les trois. Culturel, car je suis né aux États-Unis, j’ai grandi en Belgique, je suis d’origine italienne et j’ai vécu en Allemagne et en Autriche. Je parle plusieurs langues, ce qui me connecte naturellement au répertoire, notamment à l’opéra. Spirituel aussi car la musique est, pour moi, une manière de parler à Dieu ou à l’âme. Et émotionnel enfin puisque la musique commence vraiment à vivre quand on se détache de la technique pour se laisser porter. Chaque concert devient alors un moment unique, influencé par le public, les émotions et l’instant.
Propos recueillis par Vinciane Laumonier
Le saviez-vous ?
Composée en 1795, la Symphonie n° 104 en ré majeur est la dernière œuvre du genre écrite par Haydn. Elle conclut ainsi le cycle des douze « symphonies londoniennes » créées lors de ses deux séjours en Angleterre entre 1791 et 1795. Ces commandes s’adressaient à un public bourgeois et amateur, friand de concerts publics, un format alors en plein essor à Londres. Le succès fut immédiat : Haydn nota dans son journal que le concert fut couronné d’un grand succès.