Le pouvoir est une fin en soi
Le vendredi 15 mai 2026
Entretien avec Robert Carsen, metteur en scène d’Agrippina.
Pourquoi avoir choisi d’inscrire l’intrigue dans une Italie contemporaine ?
Les personnages de cet opéra sont, à l’exception d’Othon, tous des personnages historiques, et l’intrigue d’Agrippina se déroule au Capitole et à Rome. Ainsi, lorsque Gideon Davey et moi avons commencé à nous pencher sur l’œuvre, il était évident que le cadre se situerait à Rome. L’évocation du Palais de la civilisation italienne, monument construit pendant les années 30 à l’esthétique fasciste, est un hommage direct au Colisée de Rome. Il est d’ailleurs surnommé par les Italiens « le Colisée carré ». Car Rome est toujours Rome et restera Rome, et que la Rome moderne possède toujours des éléments de la Rome antique. Il y a un sens de la dictature chez ces empereurs de la Rome antique, et il y a quelque chose de très actuel dans l’analyse du pouvoir et du système par Grimani, le librettiste, et Haendel. Nous avons pensé aux politiciens corrompus, au fascisme, mais aussi à des politiciens plus récents, comme Berlusconi.
Qu’est-ce qui vous a passionné dans cette œuvre ?
Le mélange extraordinaire d’ironie et d’émotion m’a particulièrement plu. Au tout début, il y a cette scène incroyable où Agrippine dit à son fils qu’il doit faire des efforts pour être élu. Elle lui apprend les astuces pour se rendre populaire : faire semblant de se soucier des pauvres, en leur donnant de l’argent et / ou en leur offrant de l’aide. L’opéra est très cynique et les personnages particulièrement immoraux. Seul Othon semble être un homme bon et honnête. Poppée, elle, ne s’intéresse pas non plus au pouvoir, mais est dépeinte comme une femme manipulatrice, qui ment et trompe quand elle le doit. Contrairement à Agrippine, cependant, elle ne le fait pas par soif de pouvoir, mais par sentiment de blessure et par désir de vengeance envers Othon, car elle se pense trahie.
« Il s’agit d’une satire politique extrêmement efficace sur le pouvoir absolu d’une famille – Claude, Agrippine et Néron – et sur leurs manipulations. »
Comment voyez-vous Agrippine ?
Nous ne savons pas ce que prépare Agrippine ; elle est comme Richard III. Nous savons que tous deux veulent le pouvoir, mais ils n’ont aucun plan pour l’avenir une fois qu’ils l’auront obtenu. Agrippine veut simplement tout contrôler. Le pouvoir est une fin en soi. Mais cela ne mène jamais à rien. Sa dernière phrase est très intéressante dans ce sens : « Maintenant que Néron est empereur, je peux mourir. » C’est l’œuvre de sa vie. Très étrange. Surtout d’un point de vue historique, car Néron l’assassine plus tard… Agrippina est une œuvre sur les dangers du pouvoir et de son abus.
Propos recueillis par Solène Souriau
Le saviez-vous ?
Lors de la création d’Agrippina en 1709, plusieurs rôles masculins étaient confiés à des castrats, chanteurs emblématiques de l’opéra baroque italien et très à la mode à l’époque. Aujourd’hui, ces rôles peuvent être interprétés par des femmes ou des hommes contreténors, chanteurs utilisant le registre de fausset pour retrouver ces tessitures élevées.
Voir plus Loïc Lachenal présente Agrippina de Haendel, dans une mise en scène par Robert Carsen, sous la direction de David Bates.